Des voix, des vies, des récits inspirants
Autrice aveugle atypique.
CALLIE : Bonjour Juliette. Je te remercie d’avoir accepté de répondre à quelques questions. Tout d’abord, pourrais-tu te présenter en quelques phrases ? Peux-tu expliquer en quoi consiste ton handicap ?
JULIETTE : Bonjour Callie. C’est un plaisir de répondre à tes questions (même si j’y réponds bien plus tard que prévu, les derniers mois ont été mouvementés). Je suis Juliette. J’ai 24 ans (bientôt 25 en avril! Je suis très fière de mon quart de siècle à venir !) Lorsque je me présente, je dis que je suis Triple A. Aveugle de naissance, Autiste, et pour le troisième… c’est À vous de voir ! Asthmatique, aventurière, artiste, autrice… mais toujours atypique ! Je ne considère pas ma cécité ou mon autisme comme des handicaps, seulement comme des petites particularités qui me permettent de voir la vie autrement.
CALLIE : Quel a été ton parcours de vie jusque-là ? Comment en es-tu venue à l’écriture ?
JULIETTE : J’ai grandi dans une famille où la philosophie était : « Fais les choses, tente, n’aie aucun regret ». Dans ma famille, le handicap ne devait pas m’arrêter ou m’exclure. Rien n’est impossible tant qu’on ne l’a pas essayé. « Au pire, tu te casseras une cheville, mais au moins tu sauras pourquoi ». Cela m’a donné le goût de l’aventure et d’être multiple. Alors voilà. J’enchaîne les projets, des rallyes de régularité à l’écriture; d’une partie du GR20 à un saut en parachute. Parce que j’ai besoin de vivre des sensations fortes, fussent-elles physiques ou mentales.
L’écriture s’est imposée d’elle-même, j’ai toujours aimé raconter des histoires, inventer des mondes depuis que je suis petite. C’est aussi une manière de poser des mots sur mes maux; il y a une vertu cathartique à l’écriture. Cela permet de coucher ses pensées sur le papier, de parler (à travers des personnages) de sujets intimes qu’on arriverait pas forcément à expliquer autrement.
Mais c’est véritablement à partir de 2022 / 2023 que j’ai osé faire de mon imagination de vrais romans. Il a fallu un atelier d’écriture offert par ma soeur pour mon anniversaire, où j’ai pu poser les bases de mon univers; puis beaucoup d’encouragements (car je ne me sentais pas légitime, trop jeune pour écrire); et puis en mars 2023 (le 0 mars, soyons précises!), la première aventure de Malory a pointé son nez. Et depuis, je ne me suis plus jamais arrêtée.
CALLIE : Qu’écris-tu ? Je trouve personnellement ton style « joliment désuet », quelque chose qui me rappelle mes lectures d’Agatha Christie. Peux-tu me parler de ton univers, de tes influences en tant qu’autrice ?
JULIETTE : J’écris des enquêtes fantastiques, regroupées dans la série des « Aventures de Malory ». On y suit les aventures de Malory Bloomfield, détective aussi atypique qu’insaisissable. Petite particularité, vous ne pouvez jamais savoir s’il s’agit d’un enquêteur ou d’une enquêtrice. C’est votre cerveau qui choisit de lui donner une apparence; le texte ne vous l’indiquera jamais.
Et donc, aux côtés de Malory, dans des enquêtes indépendantes l’une de l’autre (mais qui mises ensemble contribuent à agrandir l’univers), on découvre tour à tour la ville de Greasper Town (et la mystérieuse mélancolie qui la menace), le petit village basque d’Itsasoko (où une jeune fille a disparu sur fond de folklore et de légendes locales); l’Irlande (où Malory va voyager dans le temps pour sauver une noble famille d’un terrible drame). Et les voyages de Malory ne sont pas finis, tant que ma plume aura des destinations pertinentes où l’emmener.
Mon univers, je le décrirais comme étant douillet (pas de violence ou de scènes explicites, je serais incapable d’en écrire), poétique, introspectif (on trouve toujours une double-lecture bien réelle sous la couche de fantaisie). Je suis très influencée par la littérature classique, en grande partie britannique. Agatha Christie est effectivement ma plus grande influence; mais aussi Lewis Carroll, James Matthew Barrie, Frank Baum, Bram Stoker, Edgar Allan Poe, Arthur Conan Doyle, Oscar Wilde… Côté francophone, Flaubert et Zola qui ont une grande tendance à la description dans laquelle je me retrouve beaucoup. Les contes du monde entier m’inspirent aussi, des frères Grimm aux Mille et une Nuits en passant par ceux (moins connus mais tout aussi enthousiasmants!) de Hoffmann. Des influences guère modernes, mais terriblement intemporelles.
Au-delà des « »aventures de Malory », nous avons également co-écrit, avec ma mère et ma soeur, « Notre Équilibre Instable ». Un récit de vie collectif où nous plumes s’entrecroisent dans des tranches de vie, pour raconter le parcours de notre famille atypique. Les peines et les joies, les hauts et les bas qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui : une famille soudée même dans la difficulté.
Et j’espère qu’au fil des années, mon univers s’agrémentera d’autres histoires.

CALLIE : Qui est Malory ? Quel est la genèse de ce personnage et de ses aventures ? Dans tes romans, tu ne lui donnes pas de genre clair. Pourquoi ? Quel défi cela suppose-t-il dans ton écriture ?
JULIETTE : Comme je le disais, Malory est un personnage indescriptible. Littéralement, puisque son apparence n’est jamais décrite. Détective d’une empathie profonde, avec une sensibilité à fleur de peau, ses enquêtes l’amènent toujours à faire des rencontres marquantes. Ses plus grandes qualités sont son calme, son pragmatisme, et son équilibre constant entre logique factuelle et intuitions inexplicables (mais toujours justes).
La genèse de son personnage remonte à 2018.
À cette époque, j’avais un jeu un peu stupide (auquel je joue toujours d’ailleurs) : écrire des portraits de personnages, pour les traduire ensuite dans toutes les langues sur Google Traduction et admirer la catastrophe de non-sens après être passé dans 103 langues !
Malory avait fait partie de ces portraits, et à l’époque, c’était même clairement une demoiselle.
Et puis, quelques temps plus tard, j’ai commencé à écrire des bribes de son histoire.
Comme je suis passionnée d’étymologie (surtout celle des prénoms), j’avais été faire des recherches, par curiosité, pour savoir ce que « Malory » signifiait.
C’est là que j’ai appris que ce prénom était mixte! Alors dans ma tête, s’est formée une scission.
D’un côté, je voyais Malory, l’héroïne terre-à-terre et bornée, refusant de se laisser marcher sur les pieds.
De l’autre, j’imaginais Malory, le beau gentleman anglais à l’humour pince-sans-rire, sirotant avec flegme sa tasse de thé.
Je ne savais plus de qui je voulais raconter l’histoire, j’aimais trop les deux facettes que j’attribuais désormais au personnage.
J’avais lu, peu de temps auparavant, « La Disparition » de Georges Perec. Un texte dans lequel l’auteur n’utilise jamais la lettre E.
Et c’est là que l’idée m’a frappée.
Puisque lui avait réussi à tenir ce défi, qu’est-ce qui m’empêchait, moi aussi, de m’en lancer un?
Puisque je n’arrivais pas à déterminer qui était Malory, ce serait aux lecteurs de le faire.
C’est de là qu’est venu l’exercice de style.
C’est l’occasion de jouer avec la langue française. Sans écriture inclusive, mais avec toutes les subtilités qu’elle offre.
Pour parler de Malory, je n’utilise que des adjectifs épicènes. Rebelle, énergique, neutre. Je tourne et détourne les phrases. Pas de « J’aurais pu être heureux / heureuse »; place à « J’aurais pu ressentir du bonheur / éprouver de la joie ».
Le plus dur étant que, « in universe », les autres personnages voient Malory, donc sa véritable apparence. Eux peuvent savoir quel est son véritable genre; mais cela ne doit jamais se retranscrire auprès des lecteurs.
Et plus on avance dans les tomes, plus je brouille les pistes. Parce que ça m’amuse de voir que personne n’est d’accord.
C’est un peu ça, au fond, Malory. Une suite d’indécisions?
Garçon ou fille ? Comme vous voudrez.
Cheveux blonds ou cheveux roux? Blond vénitien, c’est mieux!
Yeux bleus ou verts? Bleu-vert, c’est bien plus beau!
Sa couleur préférée, serait-ce le bleu? Le gris? Le gris-bleu, parce que pourquoi choisir?
C’est un personnage ambitieux, exigeant à écrire, mais qui me le rend bien par sa complexité et son évolution constante. (Même si parfois je m’arrache les cheveux pour trouver le bon accord de participe passé !).
CALLIE : Quel est ton expérience en tant qu’autrice malvoyante ? Comment écrit-on quand on ne voit pas ou peu ? Je pense notamment aux descriptions physiques des personnages et des lieux, ainsi qu’aux réactions qui peuvent parfois être très visuelles. T’inspires-tu de ce que tu lis ou demandes-tu des conseils autour de toi ?
JULIETTE : Pour écrire, j’ai la chance d’avoir B.Book. Mon bloc-notes, ma plage braille! C’est là-dessus que j’écris mes textes, avant de les transférer sur des clés USB pour les paires d’yeux qui m’entourent (et qui m’aident pour la mise en page ou les éventuelles corrections).
Quant aux descriptions… Comme je le disais, des auteurs comme Flaubert ou Zola m’ont très tôt permis de réaliser ce qu’était une belle description. Sensorielle. Immersive. Je me base sur ce que je connais : sur le son d’une voix, des textures familières, le matériau d’un meuble, les parfums environnants. Quant aux couleurs (que j’utilise volontiers), ma soeur me les a enseignées depuis que je suis enfant. Elle a associé chaque couleur à des choses que je connaissais. Jaune = soleil, rouge = camion de pompiers, bleu = mer, etc. J’ai ensuite développé mon propre imaginaire autour de chaque couleur au gré des livres que je lisais et des expériences que je vivais. Ma palette de couleurs est donc sensorielle, pas visuelle. Mais bel et bien existante, ce qui perturbe beaucoup les lecteurs. Souvent, ils ne s’attendent pas à voir autant de couleurs dans mes descriptions.
Pour certaines réactions / choses impossible à imaginer sans la vue, je demande conseil à ma mère ou à ma soeur pour éviter les incohérences. Ça m’était arrivé une fois, d’ailleurs; j’avais indiqué qu’on pouvait voir la couleur des yeux derrière des lunettes de soleil, ce qui n’est pas vraiment réaliste. C’est pour éviter ces égarements que des paires d’yeux me sont utiles.
CALLIE : Le processus créatif des artistes me fascine. Quel est le tien ? Comment organises-tu tes idées ? Sur quel support écris-tu ? Écris-tu tous les jours ? Combien de temps te faut-il pour écrire un premier jet, pour le relire et le corriger ? Es-tu aidée ou fais-tu tout toute seule ?
JULIETTE : Mon processus d’écriture change assez peu au fil des romans. Souvent, ce sont les personnages qui viennent en premier; je dis souvent que mes histoires sont juste un prétexte pour que les personnages qui hantent mon cerveau sortent de ma tête pour aller vagabonder chez d’autres dévoreurs de livres.
J’écris presque tous les jours; souvent j’ai l’impression qu’il manque une partie de ma journée si je ne peux pas écrire.
J’écris toujours en musique; ma playlist est un champ de bataille où Mozart, Myrkur (une chanteuse danoise de metal), Barbara, Bad Bunny ou Radiohead se côtoient joyeusement, sans transitions ni logique. J’ai besoin de ce joyeux chaos, il change la tonalité des scènes et m’emmène dans des endroits où je n’aurais jamais pensé m’aventurer avec ma trame.
Je structure tout à l’avance; il faut que je sache le début, le milieu, la finalité. Les imprévus ou ajouts sont acceptés (il y en a tout le temps; sur ma dernière enquête, « La Fortune des Ashbourne », un personnage qui n’était pas prévu est venu s’incruster à la suite de l’écoute d’une chanson qui m’a fait fondre en larmes… et sa venue m’a fait re-changer toute l’intrigue !). Mais j’ai besoin de savoir à peu près où je vais, d’un point A à un point B.
La durée de vie d’un premier jet relu et corrigé varie. Les deux premiers « Malory » ont été respectivement écrits en un mois et demi chacun. Le troisième (le plus récemment sorti) a été écrit, relu, corrigé en à peu près huit mois, j’ai pris plus de temps. Ça dépend vraiment de l’inspiration, du temps que le projet a maturé dans ma tête, des imprévus (dans et en dehors de l’écriture). Le principal, c’est de ne pas bâcler les projets.
Comme je disais plus haut, c’est avec ma plage braille que j’écris. Je suis donc parfaitement autonome (sauf quand mon B.Book tombe en panne ou qu’une de mes clés USB rend l’âme). Les seuls moments où je demande de l’aide sont pour l’alpha-lecture (ma soeur a un regard extraordinaire) ou l’aspect visuel (où je peux compter sur Sandrine, mon aidante de toujours… et accessoirement ma maman ! C’est une affaire de famille !).
CALLIE : Es-tu autrice à temps plein ? Es-tu éditée par une maison d’éditions ?
JULIETTE : Je suis en autoédition; c’est un choix personnel pour plusieurs raisons. La liberté créative, le fait de garder le contrôle intégral sur ce qu’on a écrit, l’opportunité d’expérimenter toutes les responsabilités qui viennent avec la publication d’un livre… on en apprend énormément avec l’autoédition! C’est éreintant mais enrichissant. Je ne vis pas encore de ma plume, mais ce n’est pas ma priorité (même si ce serait un bel objectif à atteindre). J’écris pour toucher des lecteurs et les emmener dans mon monde; pas pour la gloire.
CALLIE : J’ai cru comprendre qu’un petit dernier est venu compléter les « Aventures de Malory ». C’est bien cela ? Quels sont tes futurs projets ?
JULIETTE : Oui, « Malory et la fortune des Ashbourne » est sorti en octobre dernier. C’est de loin l’enquête la plus Agatha Christie-esque de toutes; elle mêle huis clos, manoir, secrets de famille, dans une Irlande encore marquée par la grande famine. La langue irlandaise y joue même un rôle.
On y parle d’identité, du poids des non-dits, du regard des autres, de l’impact des apparences… J’en suis très fière; il y a peu de personnages mais ils ont tous quelque chose à raconter.
Mes projets futurs… Une version audio de « Malory et le mystère de Greasper Town » (la toute première enquête de Malory) en préparation. Un rallye à venir au mois de mai. Et pour 2026, je travaille sur une réécriture moderne de Cendrillon. Une retransposition dans le monde de la radio, avec une héroïne franco-argentine, ce qui ajoutera à l’histoire une pointe de culture sud-américaine.
J’avais envie de remettre en valeur le personnage de Cendrillon; car en grandissant et avec le recul, je me suis rendue compte qu’avec notre regard moderne, on a tendance à la comprendre assez mal. À dire que c’est un personnage faible, soumis, qui attend qu’on la sauve, qui aurait pu se rebeller… alors que c’est en réalité une victime d’abus, qui vit sous emprise, et qui arrive à se sortir de sa situation grâce à sa gentillesse, sa résilience, et en recevant l’aide de ceux qu’elle avait aidés en retour.
Sa douceur n’est pas de la passivité; c’est une force tranquille, et dans un monde toujours plus brutal, j’avais envie de remettre la gentillesse au centre, tout en montrant qu’on peut en faire un véritable atout.
Ce n’était pas censé être mon projet prioritaire, c’était juste un loisir, mais cette réécriture s’est imposée comme une évidence, et je vis désormais à son rythme. J’espère que cette nouvelle histoire sortira pour octobre au plus tard.
CALLIE : Où peut-on te retrouver ou te rencontrer ? Comment se procurer tes livres ? Existe-t-il des versions accessibles si l’on souhaite les écouter ou les lire en braille ?
JULIETTE : Pour me retrouver, je suis assez active sur Instagram et Facebook (mais majoritairement sur Instagram). C’est aussi sur les réseaux que je partage les salons du livre auxquels je prends part. J’ai aussi mis en place une newsletter (très irrégulière!), que j’utilise comme un journal de bord pour parler de mes aventures et de l’avancement de mes projets d’écriture.
Quant à mes livres, on peut les retrouver sur Amazon, sur la base de données Électre (donc commandables par les libraires), ou en s’adressant directement à moi par message sur les réseaux sociaux. Je serai ravie de vous inviter dans mon univers.
Merci d’avoir pris le temps d’assouvir ma curiosité et celle de nos lecteur.ices !!



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